Elever des animaux et cultiver des légumes permettent de réaliser des économies.
Qu’il est loin le temps des potagers. Des poules ou/et canards que grand-mère ti nuri dans son arrière- cour. Et si le mieux-être du Mauricien de demain passait aussi par un retour à ces pratiques considérées d’antan ?
«Il est temps, vu le coût élevé de la nourriture, que l’on commence à en produire chez soi», lance d’emblée Eric Mangar, président du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire (MAA). «Nous passons par une période difficile. Le coût de l’alimentation dans le budget familial est important, surtout pour la classe ouvrière », note-t-il.
Les heures d’ouverture des grandes surfaces se sont calquées sur les disponibilités d’une population active qui en est devenue dépendante. «Les grandes surfaces peuvent imposer leurs prix et leurs produits, dont la qualité nutritive peut avoir un impact négatif sur la santé», poursuit le président de la MAA.
Selon lui, l’autonomie est très difficile, voire impossible à atteindre dans le cas des denrées de base comme le riz, la farine ou le lait. Avis partagé par Robert Soupe, président de la Mauritius Meat Producers Association (MMPA) et Regional Development Manager de Food and Allied. Cependant, le fait de produire à la maison serait un premier pas vers un meilleur accès à une nourriture plus saine et moins onéreuse.
Mais quelle forme prendrait-elle, cette production à faire chez soi ? «Le potager de demain serait un potager en plastique. Soit des légumes cultivés dans des bacs en plastique», propose Eric Mangar. «Cela demandera bien sûr de repenser les bâtiments, que les architectes pensent à prévoir des balcons ensoleillés et des espaces. Pourquoi pas aussi penser au roof gardening, qui conviendrait à une agriculture urbaine», poursuit-il.
Les cultures qui se prêteraient à ce mode de production seraient la pomme de terre, la laitue, les carottes, les pommes d’amour et des condiments comme le thym et autres herbes aromatiques. Une formule plus sociale viserait à inclure non seulement la famille mais également tout un voisinage. L’agriculture, même à petite échelle, est une entreprise qui demande un gros investissement en termes de temps. Une telle collaboration pourrait alléger l’apport individuel pour le bénéfice de tous. Et pourquoi ne pas mettre à profit, au passage, les terrains vagues souvent mal entretenus et connus de tous en y cultivant des légumes ?
«L’impact, sur le plan macroéconomique, sera la réduction de nos importations. Nous importons en effet quelque 700 000 tonnes de nourriture, soit pour Rs 23 milliards par an. Cela nous rend particulièrement sensibles aux fluctuations de devises étrangères», fait ressortir Eric Mangar. «Sur le plan microéconomique, disposer de nourriture chez soi aura également un effet sur le pouvoir d’achat du consommateur», précise-t-il.
En effet, le fait de pratiquer le kitchen gardening, soit d’avoir un jardin potager, peut faire économiser au consommateur mauricien jusqu’à Rs 700 par mois. De ce fait, la MAA, avec le concours de ses partenaires, encourage et aide une cinquantaine de familles vivant dans des poches de pauvreté à élever des poules pondeuses afin de disposer d’oeufs frais. Cette démarche s’inscrit dans le programme pour l’éradication de la pauvreté absolue.
Elevage chez soi
«L’idée est qu’il fasse cet élevage de façon professionnelle », explique Eric Mangar. Car autonomie ne sous-entend pas uniquement la culture de légumes dans son arrière-cour. L’élevage d’animaux comme les poules pondeuses et les lapins est aussi une idée à ne pas négliger. Robert Soupe pratique lui-même l’élevage de lapins. «C’est un élevage qui n’est pas compliqué. De plus, c’est un animal qui procure une viande blanche, donc il constitue une excellente source de protéines», dit-il. Il explique que l’on peut nourrir ces petits animaux de deux façons : soit en recueillant de l’herbe soit en ayant recours aux rabbit pellets, granulés pour lapins. Si la première option est moins onéreuse, elle demande cependant plus de temps. La seconde propose une nourriture concentrée, balancée et de qualité, mais plus chère.
«Il est plus compliqué de faire ce genre d’élevage dans les zones résidentielles et dans les villes», fait-il ressortir. En effet, le caquètement des poules ou les odeurs que génèrent les déjections animales peuvent être la source de conflits de voisinage. Cela demande quelques précautions. «Il n’y a pas d’inconvénients tant que toutes les mesures d’hygiène sont respectées», rassure le président de la MMPA. Le jardin de demain, Robert Soupe le voit avec un système hyonique, produisant des choux, des carottes. Les unités comprendraient des cages, qui accueilleraient cinq poules pondeuses et cinq lapins. Ces derniers se nourriraient de feuilles de chou et de carottes produites en excédant des besoins du ménage. «Ce ne serait pas une mauvaise idée, dans certains villages, d’encourager l’élevage de cabris», préconise-t-il, en soulignant que ceux-ci sont moins exigeants en termes de fourrage que les boeufs.
Autonomie alimentaire
A ne pas confondre avec sécurité alimentaire, même si les deux concepts sont étroitement liés dans la pratique. Si le second concerne l’accès à une quantité suffi sante de nourriture de qualité, le concept de l’autonomie alimentaire, quant à lui, se réfère à la faculté de produire, totalement ou en grande partie, ses aliments. A une échelle microéconomique, elle pourrait concerner l’individu ou même les habitants d’une localité qui participeraient, dans un effort commun et pour le bénéfice de tous, à la production vivrière. «Le but de l’autonomie alimentaire reste d’avoir de la nourriture que nous pouvons consommer», précise Eric Mangar. Il explique que Maurice se porte bien en termes de nutrition, soit la qualité de nourriture.
Selon une étude parue dans la revue Pediatrics, les jeunes Américaines commencent leur puberté de plus en plus tôt. Effectivement, plus de dix enfants sur soixante-dix l’atteignent à partir de sept ans. Environ 15% des filles montrent un développement des seins dès l’âge de sept ans et une apparition de poils pubiens dès huit ans pour près de 20% d’entre elles. Si l’étude n’explique pas les causes de cette puberté précoce, elle évoque l’influence de l’obésité et de produits chimiques présents dans l’alimentation des enfants.
Cette même tendance se vérifie également en France. Revenir au jardin potager chez soi garantirait l’approvisionnement en légumes de qualité, voire une production organique, moins dépendante des produits chimiques comme les engrais ou les pesticides. Ceux-ci pouvant avoir un effet néfaste sur la santé.
«Une politique de culture efficace se vérifiera par le taux de maladies non transmissibles, les carences en protéines ou l’anémie», fait ressortir Eric Mangar, pour souligner les critères qui régissent la qualité de l’alimentation. Tirer profit de la terre, mais pourquoi pas aussi de l’eau ? Il était commun de trouver autrefois des bassins construits dans l’arrière-cour, voire des digues dans les plantations. Si le but premier était d’alimenter les cultures en eau, ces structures accueillaient également des poissons, dont le tilapia.
Introduit initialement à fins d’élevage, ce cichlide prolifique des cours d’eaux et lacs africains a été délaissé au profit des poissons pêchés dans le lagon mauricien, dont la chair est plus prisée. De plus, ce poisson d’eau douce atteint difficilement une taille satisfaisante dans les rivières mauriciennes – il peut atteindre jusqu’à 20 cm pour 150g en aquaculture. Le tilapia est un nom générique qui regroupe plusieurs espèces de cichlidés.
Mais avec la surexploitation de nos lagons, son élevage se présente comme une source de protéine aquatique considérable. «Cet élevage est toujours possible, à condition de respecter certaines conditions, comme la qualité de l’eau, qui ne doit pas contenir de chlore», indique Eric Mangar. A noter que ces poissons sont également présents dans certains réservoirs, où il est cependant interdit de pêcher. «La production chez soi peut aussi devenir un hobby, un moyen de détente pour l’individu», dit Eric Mangar. Au-delà de l’aspect pratique, la production vivrière chez soi est également une activité saine, qui apporte beaucoup de satisfaction à celui qui la pratique. «Il faut être conscient que c’est contraignant, qu’il faut pouvoir s’occuper de son élevage matin et soir. Il faut vraiment aimer le faire. Pour moi, c’est une passion», conclut Robert Soupe.
Entre mode de vie et exigence d’un monde surindustrialisé à assainir, la production vivrière peut, avec l’effet amplificateur d’une économie d’échelle, avoir des répercussions positives sur l’économie de l’île Maurice. Mais il ne suffi t pas de vouloir. Faut-il encore prendre l’initiative, chacun de nous, de retrouver notre rapport à la terre. Nourricière.
Ludovic AGATHE
Alimentation : Le garde-manger
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